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Un service managérial antiplacards a-t-il un sens ?

Le lecteur s'est peut-être posé la question: quel débouché prévoir pour éviter de limiter ces échanges à un exercice d'introspection partagée, rendu justement possible par le temps disponible dont disposent les placardisés ? Nous avons aussi éprouvé ce besoin, avec le réflexe spontané: il y a une valeur latente, un public potentiel, et donc pourquoi pas, un produit vendable sur le "marché des idées" ...  Vous trouverez ici, sous la forme d'un dialogue entre de deux des animateurs et animatrices de ce site, une maorce de réflexion.   Au lecteur de poursuivre et de nous montrer la route ...

L'énumération des différents modes d'objectivation de cette réflexion collective est aisée :

- La prise de parole
- Le rattachement à un enjeu socio-économique
- La création d'un espace public de débat
- La réalisation de produits.

MG: C’est le passage d’une démarche individuelle à une démarche collective. A mon sens un individu ne peut pas se situer sur tous les terrains à la fois. Donc cela implique spécialisation des participants dans une de ces voies, orchestration de l’ensemble, et définition par les participants ensemble des objectifs, des actions, etc... Si je crois à la réflexion sur et à partir de l’expérience vécue, c’est que je pense que la problématique du placard recouvre des réalités très variées, et qu’au-delà du consensus facile à réaliser sur quelques idées, on va découvrir des réalités, des sentiments, des points de vue qui ne recouvriront pas nos approches, qui sont déjà très différentes l’une de l’autre.

FT: Les phénomènes de placardisation auxquels nous rattachons nos situations respectives sont lié à un contexte précis, caractérisé par l'addition de deux tendances:
- L'injonction paradoxale classique "prenez des initatives" mais "surtout pas de vagues" qui fait parti de la pathologie du pouvoir. Phénomène éternel.
- L'existence d'outils permettant d'être efficace par une gestion personnalisée du   temps et l'espace, alors que les hiérarchies ne prennent en compte que la présence au travail et, de surcroît, au sein d'un groupe qui impose ses codes. Ce phénomène crée aujourd'hui une crise du travail en institution. Tant que le mode institutionnel dominant n'était pas traversé par les lignes de fractures que l'on connaît aujourd'hui, les couches dirigeantes n'étaient pas sommées de gérer les individualités de manière positive et dans une relation véritablement contractuelle. Aujourd'hui, les individus peuvent pratiquement reconstituer la capacité de réponse de l'administration. Plus ils sont laissés sans travail, plus le temps travaille pour eux.

A côté de ces éléments de contexte, il y a les trajectoires personnelles. L'invocation d'un contexte général ne signifie pas, effectivement, que le traitement des cas soit modélisable au point que "sortir du placard puisse s'enseigner". L'oedipe est un phénomène social, mais sa résolution passe par l'invention par le sujet de sa propre histoire, via des pratiques comme l'analyse qui n'a pas pour objet de crér une relation enseignant enseigné. Sans doute, tant que l'individu subit son placard ou le refoule, il ne pourra progresser dans l'affirmation de soi que par un travail personnel nécessitant un accompagnement psychologique. Car le travail sur la relation à l'inconscient est nécessaire pour sortir de la culpabilité. Le traitement collectif n'a de sens à mon avis que pour les personnes qui - dans leur tête -, ne sont plus placardisées car elles sont reliées à d'autres lieux de légitimation. Le traitement peut être collectif parce que ce qui va lier ces personnes, ce n'est plus le récit de leur souffrance, mais un échange d'idées et de méthodes,  pour gérer le rapport d'égalité d'un nouveau type, en train de se construire avec leur environnement professionnel. Le collectif a pour objet la consolidation des stratégies de sortie.

MG : Si j’estime réalisable par un petit groupe la proposition d’un débat public via Internet, je pense qu’il est beaucoup plus difficile de passer du côté de l’action collective « réelle ».

FT : Je pense que l'élaboration inter-personnelle - : signalement de cas, confrontation des idées, reformulation - trouve dans l'Internet le milieu le plus fertile. Mais il y a un moment où le processus devient réel. Reste à savoir ce que l'on entend par réel. Un questionnement devient "réel" quand il est repris par des instances distinctes de celles qui l'on porté à partir d'un vécu. Des personnes qui n'ont pas souffert individuellement d'une situation peuvent se sentir interpellées parce que le dysfonctionnement managérial les atteint. Exemple: le chômage pour les classes moyennes n'était pas "réel" il y a 20 ans. C'était une souffrance accidentelle, non relié à un état général de la société. Même chose pour le SIDA à l'origine. Un problème devient "réel" quand "chacun connaît au moins quelqu'un qui ...".  il faut pour cela que le phénomène atteigne un certaine masse critique.

Les porteurs du messages sont des personnes sorties du placards dans leur tête et qui s'adressent à des gestionnaires du personnel pour leur dire comment ils vont être menacés dans leur légimité s'ils ne savent pas gérer les projets personnels. On pourrait imaginer deux "services"  à extraire de notre réflexion:

1) La table ronde "comment sortir du placard", avec les séminaires qui en sont des déclinaisons

Etape 1 : la placardisation des innovateurs, un processus spécifique
Etape 2 : la coexistence de la légitimation par l'usager et de la légitimation par le milieu
Etape 3 : le régime juridique des oeuvres est-il adapté à l'entrepreneuriat interne ?

2) La bourse des compétences: "les placardisés: un réseau d'écrivains publics en ligne "

M. G. : Je ne me reconnais pas du tout dans la démarche « produits ». D’abord parce qu’elle repose sur une sélection et une appropriation d’une problématique publique par quelques-uns.

La sélection va faire émerger des individus qui pourront se payer le service et qui présenteront un certain profil psychologique. La situation de placardisation créant une certaine honte, et le sentiment du placard muant, lorsqu’il est exprimé, l’individu en cas social de placardisé, feront la démarche des gens qui aiment apitoyer les autres sur leur sort, et qui croient qu’il suffit de se plaindre pour être intéressant. La démarche produit rigidifie, réifie, et donc canalise dans une certaine voie un processus dont on ne sait pas aujourd’hui vers quoi il peut mener. On sent bien qu’on vit une révolution des modes de réflexion, d’action, de communication. C’est l’intuition de cette révolution qui conduit à l’analyse de certaines situations comme étant des situations de placard, et qui peut-être même crée la situation réelle. Mais cette révolution, ce n’est pas nous qui la faisons, c’est elle qui nous fait. Aussi, croire qu’on va précipiter les choses en décidant de faire une révolution dans le sens classique, est se méprendre sur sa nature. Enfin, si la problématique n’est pas le monopole de la sphère publique, il me semble qu’il y a néanmoins un problème particulier qui la concerne. Il me semble que c’est au sein de la sphère publique (la sphère de l’administration publique), avec les acteurs publics, sur les lieux et les temps du travail public que la question doit se poser,

FT: je reconnais le risque de draîner des éternelles victimes du système, à la manière des abonnés des plateaux télés. Quel que soit le mode de publication de ces échanges, le dialogue avec l'administration ne peut exister que s'il est déclenché par des placardisés déjà installés sur "l'autre rive", et qui parlent depuis cette autre rive. Je ne veux pas dire par là des ex-placardisés privatisés, mais des agents qui en s'intéressant à l'utilité pour l'usager, se sont installés dans un rapport au travail leur permettant  de parler d'égal à égal avec leur hiérachie. Henri Vacquin a trouvé un terme assez plaisant pour désigner cette relation: "l'égalité de dignité". Quand le charbonnier parle à Don Juan, il y une égalité de dignité. L'égalité de dignité se traduit beaucoup dans la gestuelle: manière de s'asseoir, d'occuper l'espace. L'égalité de dignité se construit  pas par la reconnaissance que la sphère individuelle ne se limite pas à la sphère privée. Qu'il y a  sphère individuelle dans le travail, dont le fondement est justement la dignité. La dignité est à la fois un ressenti, et une notion universelle. L'atteinte à la dignité ne se règle pas en termes de revendication collective. Elle se réglait autrefois par le duel. Dans le duel, les différences de condition n'existent plus: seule reste la maîtrise des armes. Si on appelle "armes" les compétences professionnelles, il n'existe même plus dans certains services de lieu pour cette confrontation. La stratégie du placardisé, c'est de construire un espace dans lequel, comme l'offensé, il aura le choix des armes.

M. G. : Ton orientation professionnelle te fait imaginer un type de service permettant le transfert des savoirs, et en particulier des savoirs professionnels. La question du transfert des savoirs professionnels vers les jeunes qui cherchent à s’orienter, à acquérir des compétences professionnelles se pose à tout professionnel. En tant que membre d’une profession, nous avons nous aussi hérité de ces savoirs dans une conjoncture qui était sans doute moins difficile. Il y a pour chaque profession une histoire plus ou moins réussie de sa reproduction. Choisissons-nous de nous situer dans cette histoire, de reprendre à notre compte cet héritage de transmission ? Si oui, comment ? Faisons-nous totalement confiance aux structures existantes ou bien agissons-nous de manière individuelle en relation directe avec les jeunes ? Ou bien encore les deux ? C’est à dire pouvons-nous proposer des services individuels au sein du secteur public, avec l’appui des structures existantes ? Selon le cas - histoire ou identité plus ou moins forte d’une profession, appartenance plus ou moins forte à une communauté professionnelle, capacité plus ou moins grande de cette profession à dialoguer avec les pouvoirs publics, et degré plus ou moins grand d’innovation  - la réponse ira plus ou moins vers une réponse individuelle ou plus collective, plus ou moins inscrite dans une histoire.

FT: Je reviens aux origines de l'idée. L'un des grands handicaps des fonctionnaires, c'est l'éloignement dans lequel ils sont tenus, de la précarité et de ce que Bourdieu apelle la "souffrance sociale".   Quand la précarité est la règle, notamment chez les jeunes, ce qui les différencie de nous, ce n'est pas une moindre générosité, c'est une plus grande lucidité sur la malhannêté d'autrui. C'est une capacité à demander des garanties dès le début d'un travail collectif, et à ne pas céder quand ces garanties sont floues. La caractéristique des placardisés, c'est le fait qu'à un moment donné, ils ont préféré les solutions de complaisance, les arrangements, à l'affirmation de leurs droits. Le fait de cotoyer des jeunes et de partager avec eux des projets permettra aux placardisés de faire connaissance avec une gestion de l'adversité qu'ils n'ont jamais connue ou qu'ils ont oubliée. Le processus le plus important est, à mon avis, l'auto-alimentation de la réflexion par accroissement progressif des contributions. Car nous sommes là, véritablement, au coeur de la mutation socio-économique, dans une vision presque gramscienne du passage de la minorité à la majorité.  Les "produits dérivés"  ne seraient que l'occasion de faire exister, de temps en temps, la partie émergée de l'iceberg ... Donc, faire vivre en continu une pensée commune, avec quelques avatars, au sens originel où le sanskrit entend ce terme...

M. G. : OK sur le processus le plus important, mais pas sur le terme auto-alimentation. Il ne s’agit pas d’un circuit fermé, mais au contraire totalement ouvert, dont nous ne connaissons pas a priori les limites ni le contenu. D’accord sur une pensée commune, ou sur une communauté de pensées, mais non sur une pensée unique, et  pas d’accord pour participer aux « avatars ».

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