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La gestion de l’exclusion dans la Fonction Publique
Comment faire d’une perversion managériale une chance pour le Service Public ?
Christian BOSSE

1. Une facilité de management mortelle à terme

Le statut de la Fonction Publique a pour objet de respecter dans le concret les principes qui fondent la conception française du Service Public : universalité (ou neutralité) , continuité, mutabilité (ou adaptabilité). C’est pour garantir le respect de ces principes que les fonctionnaires sont astreints à des devoirs, et bénéficient de droits particuliers.
La garantie de l’emploi, élément central destiné à leur permettre d’assumer en particulier le principe de neutralité quels que soient les aléas politiques, est malheureusement caricaturée des deux côtés :

- Par certains fonctionnaires qui s’y adossent (comme on s’adosse au radiateur) pour oublier leur devoir premier (celui de servir effectivement la collectivité publique).

- Par les gestionnaires eux-mêmes de la Fonction Publique, qui en tirent prétexte pour cacher leur manque de courage derrière de prétendues impossibilités humaines ou juridiques.

C’est ainsi que, plutôt que d’assumer le devoir de motivation qu’a tout responsable de ressources humaines, comme la nécessité de sanction de ceux qui ne respectent pas leurs obligations, l’administration utilise face à cette double caricature une même perversion managériale à double visage :

- L’octroi de sinécures
- La mise au placard.

Sous des formes très différentes selon le niveau hiérarchique des fonctionnaire, toutes les catégories sont touchées :

- Du côté des sinécures, à l’Inspection Générale rémunératrice et garantie de temps libre pour cadre supérieur ayant rendu des « services » signalés, correspondent les mercredi après-midi de décharge (parfois avec la complicité que l’on veut croire involontaire des syndicats) pour les agents d’exécution s’étant montrés suffisamment serviles dans des heures difficiles.

- Du côté des placards, au poste de chargé de mission pour l’étude prospective du développement des activités portuaires d’une ville lacustre correspond l’affectation classique à un service d’accueil que la seule présence des « administrés » suffit à dévaloriser.
Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de se débarrasser d’un(e) individu identifié(e) comme « problème de GRH » en faisant supporter le prix de la lâcheté par les deniers publics dans tous les cas… et en plus par les individus dans le second.
On doit d’ailleurs noter que la frontière entre les deux faces de la question n’est pas étanche : le placard de l’un peut très bien être identique à la sinécure de l’autre, comme la sinécure d’aujourd’hui, peut se transformer demain pour le même individu en placard, …ou vice-versa ! C’est là question de symboles et d’attitude individuelle face au devoir de production.

La fameuse externalisation des coûts chère à M. CROZIER trouve là une illustration discrète mais généralisée.
Bien qu’aucune statistique ne soit aujourd’hui possible, il semble que la pratique ne fasse que se développer.

Or cette pratique est suicidaire, dans un premier temps pour la Fonction Publique, dans un second pour le Service Public :

- Elle conforte le discours populiste contre les fonctionnaires, discours qui occulte tous les débats pourtant souvent nécessaires sur le sujet.
- Elle fait disparaître aux yeux des fonctionnaires eux-mêmes les fondements de leur statut et renforce, comme par boule de neige les comportements discutables

- Elle contribue à accroître la démotivation par le double exemple qu’elle donne : celui de la récompense de la servilité plus que de l’efficacité, celui du risque associé à toute tentative d’action innovante.
- Elle s’applique en majorité à des individus à partir de la cinquantaine, créant ainsi une sorte de dispositif extrêmement coûteux de pré-retraite, au moment où la double question posée va être celle de l’allongement de la durée de cotisation ( dans des conditions d’efficacité des travailleurs pour la Fonction Publique évidemment ), et du renouvellement des générations.

2. Quels enjeux ?

La seule dénonciation de la perversion, de ses dangers et des souffrances générées sera indiscutablement insuffisante pour inverser la tendance : le confort collectif procuré est beaucoup trop important pour qu’il soit abandonné pour des raisons seulement « morales ».

L’objectif ne peut donc qu’être de prendre appui sur l’évolution de l’intérêt des acteurs.

Dans le contexte actuel, quel est-il ?

- Les Institutions, et en particulier le Ministère de la Fonction Publique , …( et là les pointillés ne sont pas neutres), a à gérer tout à la fois, une volonté de transfert de fonctionnaires de l’Etat vers les collectivités territoriales (ce transfert de charges, donc de lieu de prélèvement est d’ailleurs la raison première de la décentralisation), l’allongement de la durée de cotisation des fonctionnaires, donc le recul du départ en retraite, et le choc démographique, qui viendra inévitablement même s’il est retardé et atténué par les mesures précédentes.
Elles doivent donc réhabiliter visiblement le travail des « vieux »

- Les « managers » publics et les gestionnaires de personnel ont à faire face à une démotivation grandissante, particulièrement marquée chez les plus de 50 ans. Face à ce phénomène, et sans que l’on sache qui est la poule et qui est l’œuf, les dispositifs « octroi de sinécures/ placard » se multiplient, donc deviennent de plus en plus difficiles à imaginer, et surtout à gérer.
Ils doivent donc trouver des dispositifs de re-motivation, et d’externalisation « propre »

- Les agents sont tous des sinécurés (on en fait un dessin ?), ou placardisés potentiels. Ils vont avoir à travailler plus longtemps. Or tout le monde sait que c’est beaucoup plus lourd de s’ennuyer au bureau que de s’y occuper en faisant quelque chose que l’on peut raconter le dimanche à ses (petits) enfants.

Ils ont donc intérêt à se situer dans un milieu moins incertain (cf. encore Crozier)

- Le citoyen-contribuable moyen, et c’est quand même lui le plus important a intérêt à payer le moins d’impôts possible pour le meilleurs service possible, donc à la réduction de ce qu’il faut bien appeler un gaspillage.

Finalement, tout le monde a intérêt à en sortir, mais personne ne sait comment.

Donnez moi un levier et je soulèverait le monde.

3. Des pistes

Sur la base des réflexions exposées sur ce site, la piste consistant à s’appuyer sur les seuls acteurs douloureusement confrontés au problème, les placardisés semble fructueuse.
On ne devrait cependant pas exclure l’idée d’y associer des fonctionnaires en position « normale »

L’objectif général pourrait être la conception d’un dispositif d’inversion de la tendance par

- Définition d’emplois d’utilité organisationnelle et/ou sociale indiscutable, tenables par des fonctionnaires de plus de 50 ans, et actuellement inexistants ou peu valorisés.

- La valorisation sociale interne et externe de ces emplois à hauteur de celle des emplois actuellement occupés par les agents les plus « huppés » du niveau considéré (Le Directeur, la Secrétaire de Direction, …).

- La définition du dispositif de passage des emplois traditionnels à ces nouveau emplois (choix des « candidats », fussent-ils désignés, processus de gestion des carrières, formations de reconversion avec leur financement et leur contenu, …)

La méthode pourrait être de s’appuyer sur d’actuels placardisés (sélectionnés pour éviter que leur souffrance ne soit trop longue à traiter simultanément au processus de production).
En revanche, si l’on ne veut pas reproduire le système d’exclusion dénoncé, il faudra mettre en place un « sas de réintégration dans la démarche » pour tous les volontaires.

Un séminaire de travail permanent au sein d’un petit groupe, avec des engagements clairs à continuer la participation quel que soit le devenir professionnel de chacun, aurait pour fonction de supporter l’élaboration du projet et la participation du groupe à sa conduite.

Sur la tactique, il est possible qu’un certain nombre de préalables soient nécessaires à la fiabilisation de la démarche tant sur le plan de ses chances de réussite que sur celui de la pérennité de sa moralité et de la sécurisation de son origine. Un certain nombre d’actions de communication sont peut-être à conduire en la matière.

La fenêtre de tir existe, il ne faut pas la rater !

© Christian BOSSE