Lors du colloque "des
villes sûres pour des citoyens libres" (octobre 1997) Gilles
SANSON, Inspecteur général de l'Administration, en a précisé
les modalités en analysant le "manque d'adéquation satisfaisant
entre la répartition des forces de police et la géographie
criminelle /.../. Les disparités d'effectifs entre des zones aux
besoins pressants (petite et grande couronne parisienne, quartiers sensibles...)
et d'autres qui le sont indéniablement moins, n'ont pas été
encore totalement comblées.
Cela se vérifie
en masses, mais aussi dans le détail, à l'image du rapport
entre le nombre des O.P.J. et celui de l'ensemble des personnels dont dispose
chaque unité de police ou de gendarmerie : il est très défavorable
aux services de police urbaine placés en première ligne dans
les villes et les banlieues et qui ont à gérer le plus de
faits délictueux.
Malgré des rigidités
certaines (l'inélasticité du volume global de moyens, des
freins catégoriels et politiques qui ne sont pas anodins, et des
inévitables viscosités de gestion), des avancées ont
été réalisées en matière de redéploiement,
mais celles-ci restent sans doute encore très en deçà
des arbitrages et des basculements que l'urgence, et l'impératif
d'égalité devant l'insécurité commandent."
En matière de justice,
Mireille BALLESTRAZZI, Directeur régional de la police judiciaire
de Montpellier, a souligné lors du même colloque l'inadéquation
entre la répartition des effectifs et les besoins. L'inadaptation
de la carte judiciaire a, au demeurant, été analysée
de longue date. En 1994, le rapport CARREZ calculait que la population
desservie par chaque tribunal de grande instance présentait un écart
de 1 à 31 (1 à 20 en excluant Paris). Pour les tribunaux
d'instance, le rapport était de 1 à 90. Selon cette étude,
la densité géographique des juridictions, au lieu d'être
adaptée aux besoins actuels, correspond largement à "des
réalités démographiques, économiques et sociales
disparues", reflétant encore dans certaines régions
"le réseau des places-fortes et des villes médiévales"
(!). Le rapport montrait que les moyens de la justice sont très
inégalement répartis sur le territoire, privilégiant
Paris et les petites juridictions au détriment notamment des tribunaux
de la périphérie parisienne. Les moyens disponibles ne sont
pas davantage corrélés au taux de délinquance qu'à
la population : ainsi, en région parisienne, le Val d'Oise est à
la fois le département où le taux de criminalité est,
après Paris, le plus élevé, et celui où le
nombre de magistrats du siège, du parquet et de fonctionnaires de
justice par habitant est le plus faible.
C'est non seulement la
proximité de la justice qui est en cause, mais aussi sa qualité
: "Les écarts sont d'une telle ampleur et leurs conséquences
sur le travail des juridictions si importantes qu'il faut considérer
que la justice n'est d'ores et déjà pas rendue uniformément
sur le territoire français."
Le service public de
l'emploi ne semble pas exempt de déséquilibres : "Alors
que, compte tenu de leurs handicaps, il paraîtrait légitime
que les quartiers en difficulté bénéficient, en matière
d'emploi, d'une densité d'aide et de services supérieure
à la moyenne, force est de reconnaître que c'est plutôt
la situation opposée qui prévaut. La discrimination n'est
pas positive, mais négative, au moins pour toutes les actions ouvrant
un accès direct à l'emploi /.../
Cette situation s'explique
sans doute, en partie, par la faiblesse de l'implantation de l'ANPE dans
les quartiers en difficulté. Dans ce domaine la mission considère
qu'il existe aussi un déséquilibre au détriment des
banlieues." Ce constat doit sans doute être nuancé, notamment
par la nécessité pour l'ANPE de déterminer ses implantations
en fonction de l'offre et non uniquement de la demande d'emplois.
Dans le cas de la Poste,
entreprise de service public, les écarts sont particulièrement
accusés d'abord entre les zones urbaines et les zones rurales. Il
y a en Lozère un bureau de poste pour 900 habitants, et un pour
15 000 habitants en Seine-Saint-Denis. Sur les 17 000 bureaux du réseau,
58% se trouvent en milieu rural (communes de moins de 2 000 habitants),
et regroupent 35% du personnel ; 25% sont situés dans les communes
de 2 000 à 10 000 habitants, et 17% dans les villes de 10 000 habitants
et plus, qui rassemblent 50 % de la population française.
Au sein même des
zones urbaines, les zones "sensibles" sont comparativement mal desservies.
Seuls 431 bureaux de poste sont localisés à l'intérieur
des périmètres des zones urbaines sensibles (ZUS) délimitées
par le Pacte de relance, qui regroupent 4 770 000 habitants. Cela signifie
que plus de 40% de ces zones ne comportent aucun bureau de poste.
Cette lacune est partiellement corrigée grâce à la
desserte des ZUS par des bureaux ou points d'accueil situés à
proximité : pour 959 d'entre eux, 40% au moins des points de remise
du courrier sont en ZUS.
Les ratios en termes d'agents
par habitants sont plus éclairants encore que ceux qui concernent
le nombre de bureaux. La Poste emploie au total 315 000 agents, soit en
moyenne nationale, un pour 180 habitants. Les bureaux situés dans
les zones urbaines sensibles emploient environ 5 800 fonctionnaires et
1 300 contractuels, soit un agent pour 672 habitants. Les bureaux urbains
situés en dehors des ZUS emploient à la fois plus de fonctionnaires
et plus de contractuels que ceux qui sont situés en ZUS.
Dans l'Education nationale,
la politique des zones d'éducation prioritaires (ZEP) incite à
penser que les concentrations de difficultés sont prises en compte
par l'attribution systématique de moyens spécifiques. La
réalité est en fait composée d'un mélange de
mesures bénéficiant aux agents publics qui y travaillent,
et, selon les lieux, de prestations ou moyens supplémentaires, ou
indifférenciés, ou même, dans certains cas, plus réduits
qu'ailleurs, offerts au public scolarisé.
Dans les écoles,
selon le rapport I.G.E.N. / I.G.A.E.N sur "Les déterminants de
la réussite scolaire en zone d'éducation prioritaire"
(septembre 1997), "le nombre de postes que l'on peut considérer
comme "supplémentaires" se chiffre en proportion à des niveaux
très variables, pouvant aller dans certains cas jusqu'à près
de 15% en comparaison à une situation hors ZEP./.../ Le rapport
postes/élèves se situe dans une fourchette très ouverte"
et reflète "une gamme de pratiques qui vont d'un traitement
des écoles en ZEP sans discrimination positive marquée à
une volonté très forte de les surdoter en postes."
En collège, l'écart
entre le rapport "heures attribuées globalement/élèves"
constaté en ZEP et celui de la moyenne des collèges du département
concerné marque "la volonté de prendre ou de ne pas prendre
en compte les besoins spécifiques des ZEP". "Cet écart va
de valeurs négatives (Lyon -Etats-Unis ; Vénissieux) dans
quelques cas très rares, jusqu'à des valeurs positives pouvant
atteindre 0,30". Si, par ailleurs, diverses mesures de renforcement
de présence d'adultes s'ajoutent au renforcement en moyens d'enseignement,
des inégalités fortes et indépendantes des besoins
marquent ce domaine aussi. C'est ainsi que les dotations en personnels
médicaux et sociaux sont très disparates selon les académies
et que "les modalités nationales d'attribution ne tiennent pas
suffisamment compte de la notion de concentration de difficultés
sociales, pourtant essentielle en ZEP.
Encore ces données
sont-elles purement quantitatives. Une analyse en termes de coût
a comparé pour 1995 les dépenses publiques d'éducation
dans deux quartiers-témoins, choisis sur la base de critères
chiffrés et avec l'expertise des services techniques de l'Etat et
des services municipaux concernés : un quartier pauvre en contrat
de ville et un quartier "banal" de la même commune. Elle a montré
que si, globalement, en 1995, les dépenses publiques d'éducation
ont été plus élevées d'environ 7% par élève
en faveur du quartier pauvre, cela tient à un effort financier plus
important de la commune considérée en faveur de ce
quartier (différentiel de 50% : 3 000 F par élève
contre 2 000 F), et au fait que les étudiants de ce quartier
pauvre ont tendance à suivre des formations dont le coût unitaire
est supérieur à celui des formations suivies par les étudiants
de l'autre quartier. Mais les dépenses du Département
et de la Région favorisent les élèves et étudiants
du quartier "banal" (différentiel de 10%). Et surtout, pour
les dépenses d'éducation relatives aux collèges,
niveau particulièrement important pour la politique de la ville,
la dépense publique par collégien est inférieure de
7% au détriment du quartier pauvre. "L"Etat, principal financeur
de la dépense publique dans les collèges dans les deux quartiers,
et le Département, dépensent moins d'argent par collégien
du quartier pauvre (respectivement 4% et 16% de moins). /.../ Au vu de
ces résultats, on peut se poser la question du sens à donner
à /.../ la notion de ZEP en tant que signal d'un effort public particulier.
Certes, le classement en ZEP permet d'avoir accès à des
crédits spécifiques, mais qui n'apparaissent pas suffire
à compenser le désavantage financier des établissements
concernés, en termes de dépenses générales.
La discrimination positive affichée par la politique d'éducation
dans ces quartiers se révèle à l'analyse une discrimination
négative. " L'étude a pourtant pris en compte un
quartier "sensible" placé en ZEP et bénéficiant à
ce titre de moyens spécifiques, ce qui n'est pas le cas de l'ensemble
de ces quartiers (voir supra) ; il est par conséquent vraisemblable
que la discrimination négative soit plus marquée encore ailleurs.
Il faut donc dénoncer
à double titre les affirmations qui postulent la pratique de discriminations
positives au service de la politique de la ville. L'analyse du réel
montre que la "discrimination" relative aux territoires de la politique
de la ville est loin d'être toujours positive.